Les "Berindoague", charpentiers de navire

Joannis maire abbé d’Ascain

Ascain était au 18 ième siècle une paroisse entourée de forêts et, comme aujourd’hui, traversée par la Nivelle. Ces deux éléments ont donné naissance à une « industrie » du bateau et beaucoup de ses hommes sont devenus des charpentiers de navire réputés. Le rôle de ces hommes était  de construire des navires (ceux-ci étaient alors amenés jusqu’au port de Saint Jean de Luz Ciboure en descendant la Nivelle), mais plus encore, de réparer les navires durant leur navigation.

Quand le navire est à la mer, le charpentier surveille en permanence la coque, aveugle la moindre voie d’eau. Ceci est vrai sur un bateau qui va à la pêche (les campagnes durent  souvent plus de six mois) ou en course. Dans ce cas, la bataille si elle est violente (ce qui est assez rare), peut endommager la coque ou les mâts. Le charpentier de navire interviendra pour faire réparer ou même pour abattre le mât sans détériorer le reste du navire.

Sur les grands bateaux il y a plusieurs charpentiers. Par exemple sur un navire corsaire de 300 tonneaux et 200 hommes, il y aura un maître  charpentier qui aura le plus souvent rang d’officier (dit officier major) et plusieurs autres charpentiers qui seront sous-officiers. Le charpentier donnera aussi des instructions aux calfats en charge de l’étanchéité du navire au moyen d’étoupe et de goudron.

L’ancêtre Joannis Berindoague (sosa 732) est né vers 1676 à Ascain. Dans le « recensement des officiers mariniers et matelots du pays de Labourt de 1705 » (ref 15 P3 2, SHD Rochefort )  voici ce qui est indiqué :

« Ascain quartier de Haranea

Joannis de Berindoague, Sieur d’Archinenea, matelot et charpentier à 15 £, 30 ans  t M p Ch (taille moyenne poil châtain) Perruque,  joanna diratsabal sa femme »

Ses navigations y sont répertoriées jusqu’en 1720. On le trouve notamment en 1706 au service du Roi sur la Vénus.

Durant cette période, la guerre de succession d’Espagne divise l’Europe : les Bourbon de France et les Habsbourg d’Autriche revendiquent le trône d’Espagne.

La Vénus est une frégate de 200 tonneaux et 32 canons construite à Bayonne et basée à Port Louis près de Lorient. Elle participera par la suite à la prise de Saint John’s Harbour  de Terre Neuve. (1)

Après avoir quitté le service Joannis fera de nombreuses campagnes de pêche et en septembre 1708 il navigue sur le Grand Saint François de Ciboure.

A cette époque, c’est la pêche à la baleine qui prédomine.

Le Grand Saint François de Ciboure est une flûte de 200 tonneaux construite  pour Jean Perits de Haraneder, le plus important des Haraneder, célèbres armateurs de Saint Jean de Luz Ciboure. Il la fit construire à Ciboure « pour l’envoyer à la pêche des balaines sous le commandement de Sieur Adamé Dargaignarats ». (AD 64 Amirauté de Bayonne B 8716 f°46,image 94,11 avril 1708).

Sieur d’Archinenea du quartier Haranea d’Ascain, Joannis sera suffisamment respecté pour être élu jurat puis « maire-abbé » par les maîtres de maisons de cette paroisse en 1742 (acte du 1er février 1747 Me Dolhagaray, image 68). Il était donc élu par l’assemblée des maitres de maison (Etcheco jaunak) pour représenter la paroisse au Biltzar du Labourd à Ustaritz. Ce rôle correspond à celui d’un maire élu de nos jours. 

Il testera le 29 juillet 1753 devant Me Duhalde notaire royal à Ascain (image 141) et lèguera ses biens à son fils Joannis maître de Salaberria d’Ascain, à son autre fils Joannis Haura maître de Tambourignenea  et à sa petite fille Marie Chumé maîtresse  adventice d’Archainenea et Parissenea. Cette dernière était donc la fille du fils aîné Martin qui était décédé en 1745 et allait hériter de la maison mère.

Note :

1: il s’agit de la frégate  de 5 ème rang de 250 tonneaux  initialement équipée de 32 canons  (18 de 8 et 14 de 6)  construite à Bayonne en 1703-1706 par Antoine Tassy. Basée à Port-Louis, elle participa en janvier 1709 à la prise de Saint-John's Harbour à Terre-Neuve. Elle naviguait avec env. 150 hommes. Elle fut rayée en 1722 (extrait de « La marine de Louis XIV, nomenclature des vaisseaux du Roi Soleil de 1661 à 1715 par A Demerliac).

La sépulture familiale d’Archinenea.

Comme il est de tradition au Pays Basque à cette époque, la sépulture fait partie des biens de la maison et est transmise avec celle-ci. Les morts sont enterrés dans l’église et c’est sur la dalle funéraire que les femmes de la famille installaient leur chaise et leur agenouilloir pour assister à l’office.

On trouve trace de la sépulture de la maison Archainenea dans un acte notarié passé devant Me Dolhagaray le 16 11 1727." les Sieurs directeurs de l'Eglise ayant procédé à l'examen et visite des tombes qui appartiennent à la dite Fabrique " (image 1)

Au 4e Rang il y en a deux (tombes)

L’une contre l’autre , et où ceux

D’ansogorlo et d’archainenea s’assoient.

Ce n’est que  vers la fin du 18ème siècle que la législation imposa, pour des raisons d’hygiène, d’enterrer les morts dans des cimetières, en dehors des Eglises. Les Basques résistèrent longtemps  avant de se plier à cette législation relayée par l’Eglise 1.

Notes:

1: «Mariages en Labourd sous l’ancien régime », Maité Lafourcade, éd. Universidad del Pais Vasco, p 276.

Martin, charpentier de navires

Le premier acte dont on peut être sûr qu’il s’agit de l’ancêtre Martin Berindoague  est un acte d’opposition passé devant Me Valcarcel de Saint Jean de Luz le 17 janvier 1730. Par cet acte, son frère  Joannis Berindoague, aussi Me charpentier de navires, demande à Jean Derbiez ,  bourgeois de Bayonne, de ne pas payer son frère Martin pour son engagement en l’an 1729 sur « L’Aigle » commandé par Marticot Dibaignette, ceci jusqu’à ce que Martin rembourse à son frère « une somme considérable qu’il lui doit ».

Cet acte mènera les deux hommes à un procès devant «  monsieur le Lieutenant général en l’Amirauté de Guienne au siège de la ville de Bayonne  ». Dans les « registres pour les causes d’audiences de l’Amirauté de Bayonne »  on trouve trace de ce litige entre mars et juin 1730. Le dernier acte, en date du 12 juin 1730 (AD 64, B 8795 f°5), donne raison à Martin en ces termes : « le dit Martin Berindoüague ... ne doit point au dit Joannès de Berindoüague la somme de deux cents livres dont est fait mention dans l’exploit de demande". Joannès est condamné aux dépens et la femme de Martin, Marie Heuty, qui, ne comprenant pas le français, a témoigné en basque lors du procès, touchera 50 £ en tant que procuratrice, car Martin est certainement en mer (acte du 14 7 1730 et 13 8 1730 devant Me Jean Dolhagaray d’Ascain). (voir images 77 et 85).

C’est probablement le même homme qui s’engage le 9 mars 1733 par l’intermédiaire de Saubat Saint Martin Campo bourgeois de Saint Jean de Luz auprès des Sieurs  Perdriau et fils négociants à la Rochelle pour s’embarquer sur « La comtesse Daguin » pour « aller faire la pecherie et sècherie des morues … au port de Pavau , cote de l’isle percée en Terre Neuve » moyennant 50 livres par mois.Le capitaine en sera Antoine Larreguy et l’équipage sera essentiellement basque. Martin recevra une avance de 175 livres pour « acheter des hardes et se préparer » au voyage, le transfert entre La Rochelle et Socoa étant à la charge des négociants. (Acte d’engagement image 291 devant Me Valcarcel de Saint Jean de Luz, le 9 mars 1733).

C’est peut-être ce même Martin Berindoague qui, jeune homme, embarquera en 1717 pour « faire le voyage à la balaine au groenland dans l’un des deux vaisseaux nommé le St Vincent commandé par sr Martin Duverger » ce navire étant armé par « Messire Jean Perits de Haraneder , Ecuyer du Roy , secrétaire du Roy, Maison et Couronne de France ».Malheureusement la pêche n’a pas été assez  bonne et la part qui  revient à Martin ne lui permet pas de rembourser l’avance de 100 livres (et les intérêts !) que le sieur Haraneder lui avait faite. Haraneder, homme très riche et tout puissant, le somme donc de faire la prochaine campagne à la baleine sur un de ses navires plutôt que sur un navire d’Alexandre St Martin commandé par François Diharce comme cela était son intention. Dure vie que celle d’un marin  pris dans le piège des avances de salaires. (Acte de protestation du 14 mars 1718, Me Valcarcel, Saint Jean de Luz).

A deux reprises, Martin, sur le point de partir à la pêche ou au long cours, fera une procuration à Marie Heuty sa femme. (Me Dolhagaray,  Ascain, 25 mars 1739 et 20 mars 1740 , image295 et image 399).   

Il naviguera au moins 16 fois au long cours. Ses quatre dernières campagnes se feront sur la frégate de 180 tonneaux, « L’espérance de Saint Jean de Luz »,  que Jean Leremboure , ancien bayle de Saint Jean de Luz, a fait construire en 1739 par Bertrand Detchevers, maître charpentier et constructeur de navires d’Ascain, pour l’envoyer pêcher la morue à Terre neuve. (AD 64 B 8729 f°10v).

   

Damned British !!

Pour la quatrième campagne de Martin sur l’Espérance ,  le propriétaire du bateau, Jean Leremboure a signé le 18 mars 1744 un « contrat de grosse aventure » pour 2000 £ à 24%. Ceci est une  assurance .Si le navire revient, l’assureur gagnera les intérêts, sinon il perdra son capital.(AD 64 B 8859 f° 13) .

Selon ce contrat, le taux d’intérêt sera augmenté en cas de déclaration de guerre puisque logiquement les risques de perte du navire seront plus grands.

La nouvelle de la déclaration de guerre par le roi de France à l’Angleterre n’a pas encore atteint Bayonne.Cette déclaration en date du 15 mars 1744 sera portée sur les registres de l’Amirauté de Bayonne le 2 avril 1744 (AD 64 B 8732 f° 14).

Cette guerre est connue sous le nom de guerre de Succession d’Autriche.

Pour cette quatrième campagne, il y aura 52 hommes à bord de l’Espérance selon son rôle d’équipage , dont le capitaine Marsans Duverger (De Vergès) de Ciboure, 4 officiers mariniers (Pierre Detchepare pilote de Guéthary, Joannis de Harrabillague contre maître de Ciboure, Martin Bérindoague matelot charpentier d’Ascain , Pierre Louis chirurgien d’Anoye en Béarn) , 35 matelots et 12 mousses.Tous ces hommes , à l’exception du chirurgien, sont  basques.

Le navire est parti vers le 27 mars 1744 du port de Saint Jean de Luz pour aller à « Bonnaventure rivière de Canada (terre neuve) à la pêche et traite des morües pour le compte du sieur Jean Leremboure privilégié de quatorze pipes 1 et six pipots1 d’eau de vie contenant quinze cent verges1 , ensemble des victuailles, sel, petricheries 2 et autres ustensiles propres pour la dite pêche et pour l’équipement de onze chaloupes estimées mille livres chacunes rien de plus…."..

Il avait préalablement obtenu congé et passeport de l’amiral de France, Louis Jean Marie de Bourbon et dans ce congé il était explicité que le navire ne pouvait se livrer à « aucune traite ni échange des Pelleteries (commerce de fourrures) ès Paîs de la Nouvelle France ».

C’est lors du retour de cette quatrième campagne sur ce navire, que, alors que les cales sont pleines de morues, la frégate sera prise par le vaisseau anglais Le Jersey le 29 octobre 1744 et sera ramené à Portsmouth.

La prise de ce bateau fera l'objet d'un entrefilet dans le journal anglais "The Gentleman's Magazine " de novembre 1744 :

"The Espérance, from Newfounland for France, sent into Portsmouth, by ditto" (Capitaine Hardy)

ainsi que d'un extrait dans "Le Mercure de France de novembre 1744 :

« on apprend de Londres du 16 de ce mois, que le Vaisseau de guerre Le Jersey, commandé par le capitaine Hardy, conduisit le 8 à Plymouth les Vaisseaux Français l’Espérance, l’Intépide,le Mentor et la Marie Thérèse… ».

Le Jersey était un navire de la marie anglaise armé de 60 canons et son capitaine, le capitaine Hardy, était aussi gouverneur de l’île de Terre Neuve.

Les archives nationales anglaises ont gardé trace de la procédure qui s’en est suivie.( High Court of Admiralty HCA 32-110-13).

Dans le dossier on trouve  

- Les interrogatoires de Marsans Duverges, Pierre Detchepare et Pierre Louis les 6 et 7 novembre 1744. L’interrogatoire, respecte un questionnaire préétabli. Il fait appel à un interprète et est enregistré en anglais par un notaire .

- Les papiers saisis sur le bateau :  le rôle d’équipage (un autre exemplaire de ce rôle est resté en France et se trouve maintenant au SHD de Rochefort), le congé donné par l’Amiral de France et l’autorisation de sortie du port de Saint Jean de Luz.

Marsans Duverger rentrera ensuite en France . Dans un récit du 30 mars 1745, il dit  que la prise  sera vendue pour une valeur estimée de 96200 £ dont 26000 pour le bateau lui-même.

D’autres hommes d’équipage rentreront probablement en France par la suite, les échanges de prisonniers étant fréquents , mais malheureusement Martin Bérindoague mourra dans sa prison anglaise en 1745 selon sa matricule3.

Une des filles de Martin Berindoague, Saubadine, épousera en janvier 1761 Baptiste Dibiry qui sera marin, corsaire ou pêcheur et dont un autre chapitre raconte la vie.

Notes :

1 : anciennes mesures de volume. Voir encyclopédie de Diderot et d’Alembert, 1751, en ligne sur Wikisource

2 : PETRICHERIE, s. f. (Pêcherie.) terme de marine qui se dit de tout l’appareil qui se fait pour la pêche des morues, comme chaloupes, hameçons, couteaux, lignes, &c. Les Basques & les autres Terre-neuviers qui vont à cette pêche, ont emprunté ce mot des Espagnols qui appellent petrechos, un équipage de guerre ou de chasse.( encyclopédie de Diderot et d’Alembert, 1751, en ligne sur Wikisource)

3 : SHD Rochefort 15P3 10 f° 110